Lettre à un ami victime de discrimination

Bonjour Patric,

Ton message d’il y a quelques semaines m’interpelle.  J’ai tardé à te répondre, je voulais prendre le temps de bien approfondir mes réflexions avant de t’écrire. J’aurais été trop émotive, j’aurais couché sur papier trop de frustrations si je t’avais écrit immédiatement.

Dans ton message, tu mentionnais être impressionné par les CV de tes confrères, eux aussi en situation de handicap.  L’homme moderne s’identifiant beaucoup à sa capacité de travailler, tu réalisais que tu n’avais jamais rien fait de «productif» dans ta vie: tu n’as jamais pris le chemin du monde du travail, comme certains de tes pairs.  On t’avait dit qu’en raison de ta maladie évolutive, il était déraisonnable de penser à occuper un emploi et que c’était même impossible.  Évidemment, tu as cru ces inepties et c’est normal.  La majorité croit ce que les personnes significatives et en autorité leur mentionnent, surtout durant la jeunesse.  Aujourd’hui dans la quarantaine, tu regrettes amèrement d’avoir cru ces faussetés.  Tu as l’impression d’être passé à côté de quelque chose, de n’avoir rien accompli dans ta vie, de l’avoir peut-être même ratée.

Tes mots sont venus me chercher profondément ce matin-là.  Je venais tout juste de lire quelques lignes d’un livre de Frédéric Lenoir «La puissance de la joie».  Une des phrases m’a tellement envahie que j’étais incapable de poursuivre ma lecture.  Pour me changer les idées, je suis allée voir mes courriels.  En lisant ton message, j’ai compris pourquoi cette citation m’avait tellement absorbée, c’est qu’elle parlait de toi, mon ami;  elle disait «C’est à travers le regard des autres qu’on commence à se considérer soi-même».

Tu as été «mal considéré» et victime d’un préjugé malheureusement trop répandu dans notre société.  Beaucoup trop de gens souffrent d’avoir, dès leur enfance, été mis de côté, car supposément leur différence ne leur permettrait jamais d’accéder à ce que les citoyens dits «normaux» ont droit.  Les spécialistes émettent des prédictions sur l’évolution et l’espérance de vie, l’entourage, n’ayant comme référence que cette réalité, considère alors cette différence comme étant fatale et donc ne prépare pas adéquatement ces enfants différents au monde des adultes et à ses responsabilités.  C’est la raison pour laquelle, à quarante-cinq ans, tu n’as jamais été libre financièrement.

L’homme blanc a longtemps considéré sa couleur de peau comme étant gage de grande qualité humaine,  se réservant des droits sur la liberté et l’intelligence.  L’homme a longtemps considéré la femme comme étant le sexe faible, fragile, ne pouvant avoir accès à l’éducation, au travail et au vote.  Aujourd’hui, on trouve honteux les actes de ségrégation raciale présents dans certains pays, on trouve dégénérés les peuples qui oppressent encore la femme et la considèrent comme un objet.  Mais qu’en est-il de nous?

La dernière étude du département d’économique de l’Université Laval relève un taux de discrimination, à l’emploi des personnes en situation de handicap, encore plus élevé que l’a été le racisme ou le sexisme dans toutes études réalisées.  Ce résultat a choqué au plus haut point les meneurs de l’enquête.  Personnellement, je ne suis pas du tout choquée de ce résultat, ce qui me choque, c’est qu’on ne s’en soit pas rendu compte avant!  Ce n’est pas ta faute, Patric, si on ne t’a pas invité sur le marché du travail, c’est simplement que le marché du travail ne voulait pas de toi, il ne veut pas de nous.

Ce qui me soulage «un peu» c’est de savoir qu’au même titre que le sexisme et le racisme, il existe maintenant un mot pour identifier la discrimination basée sur les capacités physiques d’une personne, c’est le «capacitisme».  Ce terme, de plus en plus utilisé, définit comme étant la norme la personne sans handicap et condamne celle dont le corps est différent à être inférieure et inapte à vivre avec les mêmes privilèges.  Ces «capacitistes» ne font que prendre en considération le physique et interprètent, sans même lui demander, ce que l’autre est en mesure ou non d’accomplir.  Par exemple, on le croit incapable d’avoir des enfants, de vivre une relation amoureuse, de travailler, etc.  Comme je te l’ai déjà dit, ton message de regret m’attriste énormément, Patric; tu te sens coupable alors que tu ne l’es pas du tout.  Tu as été victime de «capacitisme» et tu le seras encore.  Notre société n’est pas encore consciente de la valeur que possède chacun de ses citoyens, et cela, peu importe son physique, ses capacités ou ses différences.

On ne peut rien contre le passé mon ami, il ne sert à rien d’en vouloir à qui que ce soit.  L’avenir est devant nous et c’est à nous de changer l’image que nous porte la société.  Travaillons ensembles pour renverser la citation de Frédéric Lenoir et pour qu’à l’avenir, ce soit la considération que nous avons de nous-mêmes qui modifiera le regard des autres sur nous.  Nous avons ce pouvoir!  Utilisons-le pour prendre la place qui nous revient dans la société.  Nous avons de la valeur et cette valeur ne doit pas être discutée, elle doit être respectée.

 

Ton amie

Marie-Claude

 


Crédits photo: Arnaud Gendreau

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Dès son adolescence, on reconnaît Marie-Claude Lépine comme une femme d'action, que rien n'arrête, inspirante, et remplie de ressources. C'est avec son sac au dos que cette voyageuse foule le pieds de différents pays d'Europe de l'Amérique du sud. Elle se fait connaître comme slameuse et coach de David Goudreault (champion du monde de slam) lors de la Coupe du monde de slam en 2011. Conférencière professionnelle, elle participe à différentes émissions de télévisions où elle partage ses expériences, sa sagesse et ses réflexions sur la vie et nous fait comprendre qu'il est possible de créer sa vie au lieu de la subir.

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